Thèse 4
Le bas de l'échelle s'effondre : l'hypothèse
L'énoncé
Dans beaucoup de métiers qualifiés, on apprend en faisant. Le jeune avocat relit des contrats, le jeune développeur corrige des bugs, le jeune consultant met en forme des tableaux, le jeune journaliste rédige des brèves. Ces tâches sont modestes, répétitives, mais elles paient le droit d'entrée : elles donnent au débutant un salaire, un bureau, et des années d'expérience qu'il convertira plus tard en responsabilités.
La thèse 4 affirme que l'IA générative s'attaque précisément à ces tâches-là. Non pas au cœur du métier, qui reste humain pour l'instant, mais à ses marches les plus basses. Une entreprise qui dispose d'un outil capable de rédiger une première version, de résumer un dossier ou de produire du code courant n'a plus la même raison d'embaucher trois débutants pour le faire. Elle garde ses seniors, qui vérifient et décident, et renonce aux juniors.
Le résultat n'est pas un chômage de masse. C'est quelque chose de plus discret et de plus durable : une rupture dans la chaîne de transmission. Les postes d'apprentissage disparaissent, les diplômés n'entrent plus, et dans dix ans il manquera les seniors que l'on n'aura pas formés.
Le récit
Un travail de deux chercheurs de Harvard pose l'hypothèse que l'IA générative constitue un « changement technologique biaisé en faveur de l'ancienneté » S2. Les technologies précédentes, du tableur à internet, favorisaient les diplômés contre les moins qualifiés. Celle-ci favoriserait les expérimentés contre les débutants, à diplôme égal. C'est une inversion : pour la première fois, le diplôme ne protège pas, c'est l'ancienneté qui protège. Le résultat empirique de ce travail reste non vérifié ici faute d'accès au texte intégral.
Le mécanisme mesuré par Stanford passe par les embauches plutôt que par les licenciements S1. Le résumé bibliographique d'un travail de Harvard rapporte un résultat comparable, mais son texte intégral n'a pas pu être rouvert et ce résultat détaillé reste non vérifié ici S2. La raréfaction des postes d'entrée est l'hypothèse à tester : vu de l'extérieur, le marché semble calme ; vu d'un étudiant en dernière année, la porte paraît fermée.
Qui la défend
Trois familles de voix portent cette thèse, avec des degrés de prudence très différents.
Des économistes qui mesurent. L'équipe de Stanford autour d'Erik Brynjolfsson suit les données de paie de millions de salariés américains et décrit un écart croissant pour les 22 à 25 ans dans les métiers exposés S1. La Fed de Dallas cite cette baisse de 13 % mesurée par Stanford, et ses propres données indiquent aussi un recul de la part d'emploi des jeunes dans les professions les plus exposées ; l'effet global reste « petit et subtil » S3.
Des observateurs du marché. Un fonds de capital-risque constate que les jeunes diplômés ne représentent plus que 7 % des embauches dans les grandes entreprises technologiques S9. En France, l'Apec décrit depuis 2024 une chute des recrutements de cadres débutants et une insertion des Bac +5 qui se dégrade S5.
Des dirigeants de l'IA elle-même. Le patron d'Anthropic a déclaré en mai 2025 que l'IA pourrait supprimer la moitié des emplois de bureau de niveau débutant dans les un à cinq ans suivants S14. C'est une opinion, pas une mesure, et il faut la lire comme telle. Mais elle a fixé le ton du débat.
La thèse est donc défendue à la fois par des données et par des prophéties. Les pages suivantes séparent soigneusement les deux.